Ce texte est posté ici puisque c’est exactement pour ce genre de publication que le blog inter-fanzinothèques a été créé : partager plus largement des recherches et des informations, ainsi que ne pas être lié à une structure/institution, mais à un collectif, un réseau. Si le blog Histoire(s) de fanzine s’est terminé, c’est qu’il était lié à mon travail à la fanzinothèque du Bunker à Bruxelles et que je n’y suis plus.
Le texte actuel a été épuré légèrement pour se focaliser sur l’essentiel.
Bonne lecture.
Niko (janvier 2025)

A l’arrivée d’Izabeau Legendre (novembre 2022), la fanzinothèque du bunker ressemblait donc à ça
Un premier triage (assez rapide) des fanzines non catalogué de la collection du bunker a permis de découvrir qu’il y avait environ 500 fanzines d’un peu partout dans le monde. Nous les avons regroupés par continent ou par contingence: Amérique du sud-Espagne-Portugal, pays de l’est, Angleterre-USA; et enfin, une petite trentaine de fanzines canadiens-québecois, et c’est sur deux d’entre eux que nous nous sommes attardés.

Et je laisse donc Izabeau le soin de les présenter
Requiem 1975 – n°7 (fanzine montréal)
Requiem est le premier fanzine québécois. Publié à partir de 1974, c’est essentiellement un fanzine de science-fiction « classique »: critiques de romans et de périodiques, chroniques sur l’histoire de la science-fiction, nouvelles littéraires, illustrations et bandes dessinées, et éditoriaux farfelus. Requiem a largement contribué à l’essor d’une littérature de science-fiction au Québec. Le fanzine s’est d’ailleurs rapidement professionnalisé. Le périodique change de nom pour Solaris en 1979, et parait toujours quatre fois par année aujourd’hui. Même si une trajectoire comme celle-là peut paraître étonnante face au fanzinat d’aujourd’hui, c’est n’est pas un phénomène si rare dans l’histoire du fanzinat au Québec. Le fanzinat s’y développe bien plus tard qu’ailleurs (milieu des années 1970 contre les années 1930 aux États-Unis, la fin des années 1950 en France), et donc en référence avec les expériences faites dans d’autres pays. Et comme il n’y a pas de science-fiction ou de bande dessinée nationale ou locale « établie » jusqu’aux années 1970 et même 1980 au Québec, le fanzinat participe activement, dans les deux cas, à la création d’un milieu éditorial professionnel et reconnu.
Dans ce contexte, les zines publiés au Québec pendant les années 1970 et 1980 suivent l’une ou l’autre de ces deux trajectoires : soit ils ne sont que de (très) courte durée, parfois publiant un seul numéro, ou alors ils se pérennisent et se professionnalisent rapidement. L’appartenance aux marges n’est, pour ceux et celles derrière un zine comme Requiem, pas revendiquée mais accidentelle, et la publication d’un zine est supposée permettre d’atteindre la reconnaissance du milieu culturel.
Pas vraiment « alternatif », donc. L’organisation de la publication de Requiem le montre bien : le rédacteur en chef est professeur au Collège Édouard-Monpetit (situé à Longueuil, en banlieue de Montréal), les membres du comité éditorial sont étudiant.es au même collège, et la publication est en large partie financée par les services étudiants. La division du travail d’édition et la présentation du contenu reprend ouvertement celles d’une revue professionnelle conventionnelle, à une exception près : les libertés que prend Spehner, « grand Gougou lubrique » dans la rédaction de ses « antiéditoriaux ».
C’est vrai qu’à la lecture de ce fanzine de 1975, sa facture (offset noir et blanc) est nickel et la mise en page très lisible (même si pour les citer, ils espèrent aérer la lecture en augmentant le nombre de page, et ce, si leur demande de subvention leur arrive). Tout le fanzine étant parsemé par des remarques/mini textes du « grand Gougou » demande souvent aux lecteurs, leurs avis. On sent qu’il essaye de pousser à ce que le fanzine prennent de l’ampleur et que les lecteurs envoient du courrier, créant ainsi une dynamique générale. Il y a aussi dans ce numéro, « le coin du bédéraste » qui se crée car en 6 numéros ce fanzine de science fiction n’a pas de chronique BD. Il s’attaque donc a parler de bande dessinées de sciences fiction et souvent. Il est à plusieurs reprises question de grande édition mais aussi de l’importance des revues de bande dessinée comme Phénix, ou Charlie mensuel, mais aussi des journaux comme France-Soir et Hara-Kiri car ils pré-publient des bandes dessinées de manière récurrente. Ce qui montre bien la circulation et les va-et-vient entre tous ces médias : presse, journaux spécialisés et maisons d’édition. Mais si ces références sont françaises, deux pages sont consacré à « la science-fiction au Québec » et d’autres chroniques font états de l’activité québécoise à venir. Requiem se pose comme un nœud de réseaux, croisement des disciplines et des fandoms.
Difficile d’assigner clairement Iceberg : revue? zine? Un projet similaire publié aujourd’hui serait définitivement considéré comme une revue ou un magazine davantage que comme un zine. Cela étant dit, l’irrégularité de sa publication (une première série en 1983-1984, une deuxième en 1990-1994) et son rôle pour la bande dessinée dite alternative ou underground place Iceberg clairement aux côtés des zines de bande dessinée de l’époque. La plupart de ses collaborateurs et collaboratrices publient leurs planches dans les zines du moment. Parmi ell.eux, on compte des incontournables de la bande dessinée et du fanzinat au Québec : Julie Doucet, Obom, ou encore Henriette Valium. Ce dernier a d’ailleurs choisi son pseudonyme à l’occasion de sa participation à la première mouture d’Iceberg, où les dessinateurs se donnaient des pseudonymes féminins et les dessinatrices des pseudonymes masculins.
Fait rigolo : le titre d’Iceberg est une réponse à la revue Titanic, projet très ambitieux de bédéistes plus « installé.es », publié sur la même période (1983-1984) et coulé en un an. Frustré par le traitement que la rédaction de Titanic réserve à sa série « La mallette de plastique », Valium se tourne vers l’édition alternative et participe à la création d’Iceberg. Le fanzine est ensuite repris par une nouvelle génération au début des années 1990.
Ce numéro d’Iceberg illustre bien la situation ambiguë du fanzinat de bande dessinée à Montréal au début des années 1990. On y annonce notamment la programmation du 7e Festival international de bande dessinée de Montréal, témoin d’une « révolution » dans la B.D. québécoise. Julie Doucet, invitée d’honneur, est la première femme, mais surtout la première québécoise (!) à être invitée officiellement au festival, et même dans un festival de bande dessinée au Québec, toutes catégories confondues. Jusque-là, ce sont les bédéistes franco-belges à qui on réservait l’honneur : on leur faisait travers l’Atlantique pour leur donner quelques prix, les entendre prononcer quelques discours, les inviter à dédicacer des exemplaires de leurs albums, et ils s’en retournaient sitôt fait. On voit là une caractéristique essentielle du fanzinat de bande dessinée au Québec pendant cette période : la bande dessinée établie n’existe, à toutes fins pratiques, pas, et ce qui en existe a grandement besoin de ses marges pour la soutenir. Dans ce contexte, la distinction entre marges et centre n’est pas encore tellement pertinente; elle le deviendra plus au tournant de la décennie suivante.

De mon point de vue belge, ce qui saute aux yeux c’est la présence de publicité au milieu/début/fin de magazine. Dans Requiem (1975) ce qui ressemble le plus à des pubs était des encarts parlant de librairie où l’ont pouvais acheter le fanzine, ici, on vise clairement autre-chose. On est full promo, full BD et surtout nous sommes en 1992. Un dossier central sur le festival et les quelques textes parlent de ça et de Julie Doucet « choix judicieux s’il en est quand on sait que le peu de place accordé aux femmes dans l’univers merveilleux de la B.D » ou encore toujours au sujet de « Bercée par les mœurs héritées d’une société patriarcale qui refuse d’accepter la femme comme son égale, […] ». La couverture annonce « BD 100% MTL » dont la qualité est plus qu’acceptable d’autant que ce sont des auteurs (pas d’autrice) que je ne connais pas et qui tiennent bien plus la route que nombre de fanzines BD français ou belges. Enfin, le magazine s’avance même sur le terrain glissant de la BD faite de dessin réalisé par ordinateur « en 3D » ce qui montre bien leur volonté de regarder vers l’avant sur tous les plans : local et mondial! En édito, on peut noter la présence de dessins qui s’enchainent et où l’auteur rajoute « oui oui, cette petite BD est de Valium ». Il est là, tout à fait discrètement. La périodicité d’Iceberg est elle aussi annoncée discrètement, dans les crédits: « Iceberg est publié 4 fois par an à partir de ce numéro ». Une périodicité qui se veut perenne. Ce qu’il resterait à savoir, c’est si l’équipe de publication et les auteurs étaient payés où est-ce que tout allait dans l’impression. ce qui nous permettra peut-être de classer ou non en fanzine. sachant qu’à l’époque, la presse qui parlait d’eux les appelaient tantôt fanzine, tantôt magazine, tantôt revue.
>>> https://www.marthiii.com/presse-iceberg.htm

Mais pour finir sur un aspect concret non évoqué, seule la couverture est en couleur et ainsi que les pages centrales (noir blanc brun) qui est le dossier promo du festival. La couleur peinait encore à arriver à leur portée.
Niko & Izabeau Legendre
(2022)