Avant propos
A partir de juillet 1977, le groupe Bazooka intervient de manière régulière dans les pages de Libération, mais ils y participaient de manière occasionnelle depuis 1975, d’après le témoignage de Serge July publié dans le n°1101 du journal, dans l’article intitulé « Bazooka fout la Merde« , voir ci-dessous. Dans la collection du Zentralinstitut für Kunstgeschichte (ZIKG) de Munich qui a rassemblé et qui conserve plus d’une centaine de numéros, la première apparition du groupe est datée du mardi 9 juin, en ligne et consultable ici mais très anecdotique et il est assez difficile de s’y retrouver car le rangement n’y est pas chronologique.
Le groupe Bazooka va ensuite collaborer avec Libération jusqu’en novembre 1978. L’objet de cet article est donc de décrypter les divers épisodes qui constituent cette aventure éditoriale, de manière objective et détaillée, mais avec quand même pas mal de numéros qui manquent, plus de la moitié, dans lesquels Bazooka apparait peut-être un peu ou beaucoup ou pas du tout alors quelques zones d’ombres subsistent, qui pourront toujours se compléter un jour ou l’autre.
L’histoire est bien connue mais à y regarder de plus près, elle ne correspond pas tout à fait à l’idée que je m’en faisais, notamment l’épisode du « Con mort » que je pensais être la dernière goutte qui avait fait déborder la bassine et mis un terme à l’expérience mais ce n’est pas le cas du tout. En effet, cet épisode intervient dès le mois d’août 1977, à peine un mois après avoir commencé… En revanche, ce qui est sur, c’est que cette rencontre conflictuelle entre quelques jeunes graphistes punks pas spécialement politisés et leurs ainés journalistes très engagés à gauche à offert à ce groupe de graphistes une visibilité inattendue dont les effets s’avèreront marquants et durables pour la nouvelle génération de graphistes qui suivra.
Les débuts (avant Libération)
Les premières publications signées Bazooka datent de janvier 1975 (Joli Cadeau Pour Toi) et certains membres du groupe ont déjà été publiés dans dans Surprise, dirigé par Willem à partir de janvier 1976 puis dans Métal Hurlant en septembre de la même année. Egalement vus dans Charlie mensuel en avril 1977 mais aussi dans Okapi (n°135 du 1° juillet 1977), quelques jours avant de défrayer les chroniques dans Libération mais aussi dans les revues précitées et quelques autres dont l’Echo Des Savanes à partir d’octobre 1977 et jusqu’à la fin de l’année 1978, date à laquelle le groupe se séparera définitivement.
Willem le premier a signalé l’originalité du groupe dans les pages de Charlie Hebdo dès la sortie de leur première publication en janvier 1975: « Bananar, Chap, Lulu, Loulou sont les dessinateurs d’un nouveau journal de BD: Bazooka, qui est totalement différent des journaux connus… Ce n’est encore que janvier mais il serait étonnant si 1975 verrait des nouveaux journaux meilleurs que Bazooka. » En novembre 1976, STP, revue d’analyse critique de la BD, publie une critique d’Activité Sexuelle Normale dans son n°0. « Sur une affichette invitant à donner d’éventuels renseignements sur la petite Cécile, enlevée le 29 novembre 1975 dans une grande surface de Tours, quelqu’un a écrit au marqueur noir, près du sourire inquiet de Cécile : ELLE EST MORTE… Tel est le ton général d’Activité Sexuelle Normale.. un enfantilisme délibéré (pourtant à mille lieux de la médiocrité) trace sur le papier les traits et les mots d’une sourde violence. De celle qui rampe sous le silence des mots.«
Intéressant de constater que c’est d’abord la dimension verbale, provocatrice et purement gratuite qui interpelle ici la critique spécialisée, sur laquelle cette revue reviendra plus longuement dans son n°1, qui paraitra un an plus tard. Le groupe Bazooka est alors déjà bien en place dans Libération, et quelques autres revues de bande dessinée, pour y produire des images et bousculer le visuel et la mise en page, mais surtout déranger mentalement un certain conformisme culturel et moral, avec des images mais surtout des mots et quelques fautes d’orthographe…
Enfin, et avant de rentrer dans le vif du sujet, les liens ci-dessous qui correspondent aux différents numéros de Libération où Bazooka apparait sont orientés vers le site d’archives du XX° siècle Grave Zone mais ont été récupérés sur http://digital.bib-bvb.de, qui est un site commun à plusieurs institutions culturelles et scientifiques allemandes.
Juillet 1977
Pour sa première apparition recensée, (n°1069) un portrait de Nabokov en première page (qui vient de décéder), signé Bazooka Prod et redessiné d’après une photographie, et d’autres images à l’intérieur qui reprennent le même procédé. Au moins 2 autres présences sur la couverture au cours de ce même mois et 3 pleines pages, signées de manière individualisée: Lou Larsen (n°1083), Loulou (n°1086) et Olivia Clavel (n°1090), quelques illustrations sur des sujets variés, notamment Ti 5 dur pour « Libé et la Défonce » dans le n°1081 et diverses petites images pour boucher des trous…

Août 1977
Première apparition de La Fondation Réactiviste (contre l’information gauchiste) dans le n°1093: « En tant que membre de la Fondation Réactiviste, je prend position en faveur de la suppression de l’information, sur le principe : la société détruit mon oeuvre, je détruirai la société. Je dénonce les événements de Malville comme réactif d’une perte d’énergie culturelle. La presse laisse croire à ses lecteurs qu’il faut lutter pour l’avenir. C’est une aberration ainsi qu’une attitude anti-réactiviste. Je regrette qu’il n’y ai pas eu plus de mort à Malville et plus de souffrance encore. La prise de conscience réactiviste est dans la douleur et pour le nucléaire. » signé Bazooka et rédigé de manière manuscrite dans la page courrier, là où l’on aurait pu s’attendre plutôt à une illustration d’ordre graphique. Deux autres mentions de cette mystérieuse Fondation Réactiviste dans ce même numéro, l’une qui annonce la tenue d’un colloque européen à la Mutualité en présence de son premier secrétaire, Christian Chapiron et l’autre qui invite à une présentation de mode automne-hiver réactiviste…
Et c’est dès le numéro suivant (n°1094 du 4 août) que la fameuse légende « Con mort » est publiée, qui s’accompagne de quelques considérations personnelles rédigées à la main autour d’un article sur les manifestations contre le nucléaire à Malville, à l’occasion desquelles un militant est décédé. « On va pas pleurer pour lui, je vous le dis!! Pour le nucléaire avec les réactivistes. Faut être con pour mourir. Moi j’étais dans mon lit. »

Egalement dans ce numéro particulièrement historique, une annonce pour le 1° festival punk de Mont de Marsan, avec une illustration d’Olivia Clavel et quelques précisions sur les intentions de La Fondation Réactiviste qui est: « …avant tout, une grande maison qui compte des milliers de membres dans le monde. Ils sont contre toutes les gauches et pour un retour du fascisme, de l’antisémitisme, de la violence enfin… Tuons les enfants dans la rue. Moquons nous des vieux… » Puis une attaque personnelle contre un dessinateur régulier de Libération: « Soulas, c’est mauvais, Soulas c’est de la merde. » mais aussi les journalistes en général: « Les gratte papier politicard minable de libération c’est pareil. Vive la dictature graphique… »
Dans le n°1100 quelques jours plus tard, la page du courrier des lecteurs est sous-titrée en très gros: « Bazooka, le punk et nous« , avec du pour et du contre et en bas de la page, à l’intérieur d’une illustration qui montre des mouches écrasées: « Après la 2° agression physique dans les locaux de Libération, Christian Chapiron, premier secrétaire de la Fondation Réactiviste déclare: Vous êtes tous des mouches que j’écrase dans ma bouche. » et il est annoncé pour le numéro du lendemain que les Bazooka vont s’expliquer dans un texte destiné à l’équipe de Libé… A signaler enfin dans ce n°1100 une pleine page de pub pour Bulletin Périodique, avec une BD à caractère pornographique et homosexuel.
Comme promis, dans le n°1101, 2 pleines pages d’explications sous l’intitulé « Bazooka Fout La Merde« , un long article signé par Serge July, le directeur, qui renouvelle sa confiance au groupe et différents rédacteurs de Libé qui déclarent collectivement que « Virer Bazooka, c’est expulser une équipe qui transformait la gueule usée de Libération, devenue stricte et straight à force de ne rien oser, presque rien, où le texte règne encore en maître impérial, tandis que la photo ronronne et grisaille… »(Virons Notre Cutie Réactiviste). Enfin, Bazooka répond dans le courrier des lecteurs: « Si les gauchistes paranoïaques de Libération pensent avoir sauvé leur journal en cassant la gueule à Loulou et à Kiki. Si vous pensez avoir vengé le mort de Malville, les petits enfants et les vieillards, vous nous faites bien rigoler! » (Jamais notre travail n’a été aussi efficace)
Dans le n°1103, le débat se poursuit dans le courrier des lecteurs, avec uniquement du pour et pas vraiment de contre « Ca faisait longtemps qu’on ne rigolait plus en lisant Libé. Depuis une semaine, heureusement, c’est reparti, on se marre. » « Le mouvement punk est avant tout un très fidèle miroir posé devant le monde actuel, dont il donne un reflet cru et franc. Et en cela il est revigorant et bien vivant et dynamique. »
Dans le n°1107 (weekend du 20 et 21 août) et dans un autre registre, Chapiron se plaint publiquement de ne pas avoir été payé pour le travail effectué dans La Nouvelle Critique, une publication du parti communiste… L’expression « Tête de mort » apparait régulièrement et de manière répétée, déjà présente dans le n°1105.
Dans le n°1108, plusieurs photos de Kiki Picasso, (qui ne s’appelle pas encore comme ça) sont publiées, avec la légende: « Pour les chasseurs de prime voilà à quoi ressemble Christian Chapiron, premier secrétaire de la Fondation Réactiviste. » Sur l’une d’elles, il semble avoir pris des coups, un pansement sur l’oeil, et il a les cheveux très longs.

Dans le n°1109, Soulas publie une mémorable pleine page dans laquelle il se lâche complètement, titrée Les Selles d’Un Vieux Juif Gauchiste: « J’emmerde les punks, j’emmerde les métaphores graphiques, j’emmerde les provocateurs, des vieux, des juifs et des gauchistes, mais trop prudents pour s’attaquer aux féministes et aux homosexuels, eh, politiciens! J’emmerde Bazooka… » Belle page graphique où Soulas s’est dessiné en train de chier en bas à gauche, en face d’une énorme croix gammée retenue par une épingle à nourrice, dont un bras s’est transformé en un sexe vérolé en pleine débandade. Dans le courrier des lecteurs un soutien enthousiaste à Bazooka: « C’est vraiment le pied. Le graphisme est super, du plus beau au plus déglingué. Et ce vocabulaire. Ces mots et tout ça volent comme des notes de musique. »
Dans le n°1112 (26 août) de la pénétration sexuelle en gros plan, des enfants malades, des corps atrophiés, amputés… Une pleine page pour La Dictature Graphique dans le n°1113, signée Christian Chapiron. Du sexe morbide encore et des notes personnelles qui s’enroulent autour des colonnes du texte dans le courrier des lecteurs: « J’ai plus rien à vous dire, je vous déteste!! Tête de mort… Vous finirez tous par l’avoir votre cancer du museau, bande de rat. La Fondation Réactiviste abandonne la lutte, rien à faire avec vous, Adieu! Je suis content d’avoir été votre bouffon de l’été. Allez-y tous au boulot, moi je suis pour la production de guerre, le rendement maximum, vive la propagande!!«
Dans le n°1115, dernier n° de ce mois d’août 1977, Chapiron et les autres membres de Bazooka ont semble-t-il quitté la galère car c’est Jean Rouzaud qui les remplace et qui s’en déclare très satisfait: « Après la fuite de C. Chapiron… fin de l’affaire Bazooka qui a secoué la presse… Bazooka pire que Moon! Notre vrai dessinateur enfin de retour! Le cauchemar est fini… Bazooka-Kaka… Tiens! Voilà ce qu’on m’oblige à faire!! Dix minutes pour un dessin!! Voilà ce que ça donne: du Bazooka! (incompréhensible, sans rapport, sans sens, et baclé! Ca me rend nihiliste… Je vais finir par y retourner dans ce groupe! » Rouzaud a en effet fait partie du groupe mais il a en été exclu en 1976 pour conformisme, ou il a quitté le groupe de lui-même, les versions varient à ce sujet…
Septembre 1977
Dans le n°1125, une pleine page signée Lou Larsen, mais un lecteur s’inquiète: Où est donc passé Bazooka? « Un samedi, un au-revoir. Un lundi, rien. Un mardi, une pâle imitation de leur style. Puis, plus rien, aucune explication… »
Quelques sages illustrations dans le n°1128, sans plus d’explication. Mais le lendemain, n°1129 du 15 septembre, Bazooka signe la cover: Vive la rentrée des classes. A noter également un carré noir signé Bazooka, sur lequel figure la mention « Colorants supprimés«
Dans le n°1131, une illustration signée Kim Bravo (autre pseudo de Chapiron) et dans le n°1132, retour d’illustrations à caractère pornographique accompagnés de vomissements… Quelques numéros sans rien de particulièrement notable, jusqu’au n°1141 qui publie une pleine page de portraits d’accidentés et trépanés « peint avec la bouche par C Chapi o« , autre ancien pseudo du toujours pas encore Kiki Picasso.
Octobre 1977
Des effets graphiques sur la cover du n°1143 du weekend du 1 et 2 octobre et à l’intérieur une invitation à « …envoyez des photos (souvenirs, vacances, familles…) elles seront reproduites et enluminées par Bazooka… » pour une nouvelle rubrique intitulée « Nos images, c’est la vie« .
Une pleine page narrative et photographique dans le n°1144: « Je ne sais pas marcher, je tombe sans arrêt. » Une pub pour le nouveau Bulletin Périodique dans le n°1145 et première publication d’une photo retouchée pour la rubrique Nos images c’est la vie.
Dans les n°1147 à 1160, quelques nouvelles illustrations sans grand intérêt et de nouveaux portraits retouchés pour la série Nos images c’est la vie.
Dans le n°1161 du 25 octobre, des pavés noirs apparaissent, sur lesquels est inscrit « Débrayage pour censure systématique » ou « Deuil national« … Dans le n°1163, une belle pleine page signée Bernard Vidal et dans le n°1165, « l’affaire allemande » occupe le courrier des lecteurs. Andréas Baader a été assassiné ou s’est suicidé le 18 octobre avec 2 autres membres du groupe terroriste allemand RAF, et Libération a été condamné pour avoir donné la parole à des sympathisants de cette autre cause révolutionnaire, et sanglante.
Novembre 1977
Dans le n°1169 (5 novembre), à signaler la présence d’une image pédo-pornographique (fellation), accompagné de la légende « Apprenons l’amour à nos enfants » Dans le n°1170 Chapiron reprend du message personnel scripté à la main, avec fautes d’orthographe: « … Les gens m’embêtent; Je déteste le responsabilisme morale et politique des gens de Libération, toujours a censuré pour cause des luttes, ça suffit! Laissez moi faire tout! Je recherche un journal pour travaillé ou les journalistes soient moins nuls, qu’ils arrêtent un peu de toujours menacé. Laissez moi travailler Laissez moi m’amuser.«
Nos images c’est la vie la suite dans le n°1171 puis dans le n°1181 (19 novembre), autre moment historique: Pour la première fois les illustrations sont signées Picasso.

Dans le n°1187, (26 et 27 novembre) nouvelle polémique interne. Un court article a été griffonné, rendu illisible, avec un gros « Connerie » en travers. A gauche, quelques précisions: « Voilà, ça y est de la merde, c’est de la merde. A partir d’aujourd’huis destruction total des articles débiles. Et ceux qui sont pas content on qu’a fermer leur gueule. » Signé pour la première fois Kiki Picasso. Et sur toutes les autres illustrations de ce numéro, à nouveau la mention « Picasso« , tapé à la machine.
Décembre 1977
Dans le n°1191, une publicité pour un Hors Série au sujet de l’affaire allemande, illustré par Bazooka. Dans le suivant, n°1192, nouvelle provocation verbale signée Kiki Picasso: « Tout lecteur qui comptent en finir avec la vie dans les prochains jours est prié de m’écrire au journal pour me donner l’heure et le lieu de leur suicide. Je n’essaierai pas de vous arrêter, seulement vous regarder (de loin)… Afin de vous prouver mon attachement je me suiciderai moi-même par le feu le vendredi 9 décembre à 19 heures devant les locaux de Libération. Cette action n’est pas une protestation, c’est le stade terminal de mes recherches sur l’inexistance. »
De nouvelles illustrations signées Picasso dans le n°1193 (5 décembre). Le 12 décembre (n°1200), Kiki Picasso, qui ne s’est pas immolé par le feu rédige un nouveau message personnel adressé à Alain Pacadis et Lulu Larsen, à propos des punks, de l’héroïne et de la médecine psychiatrique: « J’aimerais bien faire crever ce boucher, ce tueur de fou, mais quand je pense à tous ces petits cons de punks. Je ne comprends pas comment Pacadis peut les aimer! Pacadis: Les punks aiment le SEX, la drogue et le rock’n roll, c’est pas mal non? Et toi qu’est-ce que tu penses de l’héroïne? Lulu: Ca vaut mieux que les piqures des psychiâtres. Kiki Picasso: Pacadis et Lulu ne valent pas mieux l’un que l’autre… J’ai les idées larges et la seringue facile. Oui piquez vous a l’héroïne! Pacadis: Et surtout arrêtez de lire Libération: c’est un journal débile. »
Dans le n°1204, la rubrique White Flash tenue par Alain Pacadis a été entièrement bousculée et triturée par Pacadis lui-même dans le style Bazooka mais en allant plus loin, titré au delà du Bazookisme, et qui est le modèle de référence de ce que sera la mise en page des zines punks pour les années venir.

Dans le n°1205, (weekend du 17 et 18 décembre), une belle image dessinée par Ti 5 dur, assez rare, et un nouveau message personnel manuscrit de Kiki: « Kiki Picasso est très content, il vient d’être exempté du service militaire pour fond pervers sadique, kleptomanie. Avant je pensais, Cabu a raison et bien non, ils sont vraiment sympa, la preuve je n’y vais pas. Il est normal que ce soit les pauvres qui la font. Après tout, je les ai vu, ils sont contents, ils aiment déjà leur connerie. Vive l’armée, vive Kiki!«
Dans le n°1206, Patrick Eudeline et Asphalt Jungle sont à l’honneur. Dans les n°1208 et n°1210, rien de spécial à signaler à par quelques images signées Pacadis/Bazooka.
Dans le n°1211 (weekend du 24 et 25 décembre), une des covers le plus souvent reproduite: « Tout va bien« , une superbe pleine page de Loulou et une mosaïque de portraits retouchés, avec des enfants hospitalisés, assez emblématique et qui sera une influence certaine pour Romain Slocombe et Elles Sont De Sortie.

Dans le n°1213, une pleine page signée Jean Dali: Beauté et danger de l’industrie: « Ceci est un Con-casseur, ceci un giro-broyeur. Superbes monstres de la préhistoire industrielle. Ils sont faits pour l’acier mais de temps en temps une exception: ils bouffent un illettré. » « immigré » a été raturé et remplacé/corrigé par « illettré ». L’esthétique Bazooka y est ici parfaitement accomplie, subtil équilibre entre le texte, l’image et la mise en page.
Dans le n°1216 (30 décembre), une partie du programme TV a été effacé, censurée par le monteur. « …monteur et cette partie de fabrication puent de la tête, torchez-vous! » et pour finir l’année 1977, n°1217, une petite illustration gentiment porno et une pleine page non signée et sans titre, sur laquelle on peut lire: « Névroses d’angoisse« , « Accélération« , « Décomposition » et « Parano« . A noter que la signature « Picasso » n’est plus réapparue depuis quelques semaines.
Janvier 1978
Dans le n°1227, une pleine page non signée mais très certainement réalisée par Philippe Renault (Lulu Larsen): Taxidermie. Dans le n°1229, une autre pleine page non signée, probablement réalisée par Bernard Vidal (Bananar). Dans le n°1236, encore une pleine page non signée mais avec un crédit photo attribué à Jean Rouzaud (Nous sommes tous des oeuvres d’art).
Dans le n°1237, cette fois c’est Kiki qui signe la pleine page titrée « Dormez Trankill« , qui reprend le texte manuscrit dans lequel il annonçait son suicide par le feu.
Février 1978
Dans le n°1247, une pleine page pour une nouvelle rubrique baptisée « Un Regard sur le Monde » (Bazooka et Libération présentent), signée Bernard Picasso.

Dans le n°1258, (17 février) publication d’un article promotionnel à l’occasion de la parution du Bulletin Périodique n°7: « … J’en ai marre des histoires. L’art n’est pas un substitut de la vie. L’art n’est pas autre chose que de la vie. C’est de l’acte, ce n’est pas de la télévision. Ca ne s’achète pas à la sortie de l’usine, ça se vit, ça se pleure et ça s’éclate de rire…. Bazooka ne raconte pas, n’explique pas, ne sait rien. Il n’y a pas d’histoire dans le triangle Bazooka / dessin / lecteur. La rencontre de ces trois angles actionne uniquement un flash cérébral qui polaroïde l’événement qu’est la lecture…«
Dans le n°1262, nouvelle pleine page, Bazooka et Libération présentent « Un Regard Moderne » qui annonce la sortie du n°1 d’un nouveau mensuel. L’image n’est pas signée. C’est Loulou Picasso qui l’a réalisée mais il n’a pas encore officiellement adopté ce pseudo.
Mars 1978
Dans le n°1272, une quasi pleine page signée Kiki Picasso, dont la mention figure au centre de l’image, bien en évidence. Habituellement et par convention, la signature apparait plutôt discrètement dans un coin de l’image, ce qui n’est pas du tout le cas ici…
Dans le n°1273, figure un encart en première page pour Un Regard Moderne. « Depuis lundi matin, un nouveau mensuel dans les kiosques. Libération et Bazooka s’associent pour éditer Un Regard Moderne qui traite l’actualité du mois précédent, en graphisme, en dessins, en images, en lignes et en déchirures, en volumes et en déchets… » Egalement présent sur cette première page un motif en damier que l’on retrouve répété dans les pages intérieures.

Dans le n°1274, nouvelle pleine page promotionnelle pour Un Regard Moderne, non signée mais probablement réalisée par Bernard Vidal. Dans l’image, quelques nouveaux commentaires relatifs à la vie interne du journal: « Suite à l’intervention graphique petits carreaux traitée de lustucru par certains membres du journal, les deux responsables du service photo et un secrétaire de rédaction se mettent en grève et démissionnent (?) La dictature graphique a encore fait trois victimes! » Avec un texte de présentation dans le coin gauche de cette page: « Les uns à côté des autres, ils ressemblent à un orchestre punk. Le groupe Richard Hell ou les Sex Pistols se sont eux. N’allez pas chercher ailleurs. Simplement ils ne font pas de musique, sinon pour se distraire: ils dessinent comme des forcenés, jour et nuit, et le jour et la nuit qui suivent, et ainsi de suite. D’ailleurs ce ne sont pas des dessinateurs mais des graphistes qui partent de la réalité : le monde est peut-être noir mais il est comme ça. Et ce monde est le notre. Pas possible d’y couper. Le béton, les déchets, le spectacle de la mort, massacres en technicolor et sophistication des moyens de destruction. Les villes sont brutales, explosives, haineuses, sales, pourries et c’est la vitesse qui fait de la politique. Inutile de fuir et de rêver…«
Dans le n°1281, une pleine page promotionnelle pour Un Regard Moderne, signée Bazooka, en tout petit en bas à droite. Et pour terminer le mois, une illustration dans le n°1291 du 29 mars pour un concert de Sapho, qui reprend un petit fragment du damier Lustucru…
Avril 1978
Dans le n°1298, une très belle pleine page co-signée Bernard Vidal et Kiki Picasso à l’occasion de la sortie du premier livre d’Alain Pacadis: Un Jeune Homme Chic. A la fois textuelle et très visuelle, le texte découpé ligne par ligne et recollé en bandes superposées, ce qui sera aussi une des caractéristiques graphiques des zines punks des années 80.
Dans le n°1302 (11 avril), un texte surtitré « Ecole Bazooka‘ », à propos des faits divers: « Des dessins, des images, des découpages, des photos-montages. Des mots, plein de mots, des clins d’oeil, des flèches. Un vrai coup de poing dans la gueule. Si tu veux, mais en douceur… Implosion, corps morts, photogrammes, exécuté, trace, réel, movies, des conneries, des trucs chouettes… » Et des annonces pour la sortie du n°2 d’Un Regard Moderne.
Dans le n°1304, encore de l’auto-promotion pour Un Regard Moderne n°2, avec notamment une peinture de Loulou mais qui n’est pas signée de manière personnalisée, avec un sticker scotché au milieu de l’image qui indique le nom de la revue. D’autres encarts publicitaires apparaissent dans le n°1307 et de la pleine page dans les n°1312 et n°1317.

Mai 1978
Dans le n°1319, une pleine page consacrée à l’automobile moderne de l’année 2200, signée Benoit Tartine Entreprises, tout à fait dans la lignée graphique du groupe Bazooka, mais ce n’est pas précisé, avec un lettrage BD qui indique clairement que cette page a été réalisée par Ted Benoit.
Dans le n°1323, pleine page promotionnelle pour Un Regard Moderne n°3, qui reprend fidèlement la cover de celui-ci. Dans le n°1330, une illustration signée Kiki Picasso et un nouveau texte manuscrit adressé au directeur du journal: « Monsieur S. July empêche les dessinateurs de Bazooka de travailler sur Libération, c’est un scandale, je n’ai jamais cesser de penser du mal de lui, c’est un traite. Il faut lutter contre lui et tous les opposants au régime de la résistance graphique. Vive Kiki Picasso.«
Juin 1978
Dans le n°1342, une peinture de Loulou, toujours pas signée. Dans n°1348, pleine page pub qui reprend la cover de Un Regard Moderne n°4 et à l’intérieur une attaque personnelle de Kiki contre Alain Krivine: « Pourquoi censurer Un Regard Moderne? » Question à laquelle Kiki lui fait répondre, avec fautes d’orthographe et sans ponctuation: « J’ai vécu les événements décrit dans ce journal: quand j’étais adolescent, je violais des petites filles si la presse l’apprend ma carrière politique est fichu j’ai eu du mal à devenir chef de la guépéou si j’ai pris position contre la censure c’est pour avoir des voix je suis contre la liberté d’expression quand nous auront le pouvoir tous les Bazooka iront au goulag…«
Dans le n°1350, un assez long article intitulé B. P. – Bazooka Production contre Bureau Politique. Qui se termine par un démenti: « le B.P. de la ligue dément le fait que Krivine aurait violé des petites filles comme le prétendait Bazooka… Interrogé en privé, Krivine nous affirmait que d’abord elle a 25 ans et en plus c’est ma femme… » où l’on apprend qu’Un Regard Moderne est imprimé par la L.C.R. (Ligue Communiste Révolutionnaire) dirigée par Alain Krivine, parallèlement à son quotidien Rouge. « Bref, Rouge, qui ne peut pas blairer Bazooka n’en refuse pas moins de beurrer les épinards de son imprimerie avec Un Regard Moderne. Chemin faisant, la répulsion l’emporte sur l’appât du gain, on arrête tout et on ne recommencera pas. Le procédé n’est pas joli, il confirme lourdement l’incapacité irrécupérable de ces éternels donneurs de leçons à percevoir ce qui se fait et ce qui se passe dans le monde où ils font semblant de vivre et leur absence non moins définitive de sens de l’humour…«
Dans le n°1358, (17 et 18 juin) une revue de presse qui parle de Gaie Presse, interdit d’affichage, auquel participe Olivia Clavel et un petit clash avec une revue bretonne, Cadadioptre: « A qui, quelles époques, Bazooka a-t-il emprunté ses techniques, ses collages, ses décalques, son GRAPHISME? Tout, à peu près, sauf le contexte dans lequel Bazouca a élaboré ses subversions, n’a-t-il pas été piqué aux amerlocks, à Signal et mes photos d’écoliers?…«
Juillet 1978
Dans le n°1377, (10 juillet) une pleine page pour la sortie d’Un Regard Moderne n°5. Dans le n°1389 (24 juillet) une seule illustration pour le courrier des lecteurs sans mention, et qui ne vient possiblement pas de Bazooka.
Dans le n°1395: « Philippe Renault est une merde et un minable. Il a tout juste la force de s’insulter. Lulu, ne te laisse pas allé. Kiki Picasso… Bazooka se libère du vieux boulet.«
Août 1978
Dans le n°1396, une pleine page de précisions: « Lulu Larsen, alias Philippe Renault, fait partie du groupe de dessinateurs Bazooka Production. L’année dernière à la même époque, il s’est jeté sous un autobus, ses côtes et ses membres sont fracturés. Il finit ses soins par un séjour prolongé en pavillon fermé à Nice. Je suis allé le voir. Assommé par les neuroleptiques, il trainait dans les couloirs de l’asile. Il a envie d’y retourner. Un délire cyclique pour l’été… Lulu le lendemain a compris le message: il doit se brûler cruellement le bras avec un fer à repasser. La peau s’est accrochée, elle est restée collée sur le fer. C’est une méthode pour vaincre la mort. La douleur provoque un flash de lucidité. Tenter de publier son témoignage est une action thérapeutique. Kiki Picasso. »

Suit le témoignage de Lulu Larsen, qui se termine par ces mots: « TOUT POUR LA CAUSE. Le fer à repasser ne m’a rien fait. J’ai mis un pyjama entre mes dents. Je l’ai posé, j’ai attendu, il ne s’est rien passé. La prise s’est débranchée. Je me suis dit que j’allais pouvoir travailler. Trouver des trucs. Enfoncer vers le noir. J’entends déphasage à ma droite, j’écris déphasage. Je le sens comme ça. Je répète toujours en circuit. Maintenant conscient, que tout ce que je dis ou je fais va entrainer des ennuis à ceux qui sont le plus près de moi.«
Dans le n°1402, une publicité pour Bazooka Production édité par Futuropolis dans la collection 30/40.
Septembre 1978
Dans le n°1432, un communiqué de La Fondation Réactiviste – Secteur 95 revitalisé, signé Bernard Marx pour la F. R., qui semble y prendre de la distance avec le reste du groupe: « -refuse de se prononcer pour ou contre le boycott des casquettes en papier aux couleurs pimpantes du groupe Ricard-CGI, Incorp. Laisse ses amis dans le plus grand embarras face aux sollicitations des sociaux-pavloviens recruteurs…«
Dans le n°1442, un sauvetage graphique avec une célèbre image de Loulou Picasso qui n’a toujours pas une seule fois signé comme ça jusque là.
Novembre 1978
Dans le n°1484, (les numéros sont de plus en plus espacés), une seule illustration, non signée, et ça se termine ici comme ça, discrètement, sans tambour ni trompette.
Bilan des opérations
La réputation sulfureuse et dérangeante, pour certains, de Bazooka doit autant, sinon plus, aux prises de position textuelles de Christian Chapiron devenu Kiki Picasso en cours de route, qui y sont donc régulières et répétées.
Les autres membres du groupe y sont beaucoup plus discrets mais c’est Bernard Vidal qui s’y affirme le plus en tant qu’individu, en signant occasionnellement Bernard Picasso, Bernard Dali et enfin Bernard Marx, avant de quitter le groupe et l’espace médiatique. Il reste à ce jour le moins connu des Bazooka.
Loulou Picasso, Olivia Clavel, Ti 5 dur et Lulu Larsen ont poursuivi leurs carrières respectives de manière plus ou moins confidentielle mais l’histoire a retenu leurs noms et identifie leurs styles personnels, ce qui n’est pas vraiment le cas de Bernard Vidal, (ex Bananar) qui possède néanmoins un site dans lequel il revient sur sa participation, non négligeable, au sein du groupe Bazooka: https://bernardvidal.fr/
(Sur wikipédia, il existe une fiche sur un Bernard Vidal peintre et publicitaire, mais ça doit en être un autre, décédé en 2019…)
A noter que c’est Bénanar que Willem cite en premier dans son commentaire de janvier 1975 paru dans Charlie Hebdo et c’est également lui qui le premier a eu droit à un petit article personnalisé dans Athanor n°3 bis qui consacre quelques pages au « Néo-Underground français« , début 1977. (récemment posté sur FB par Philippe Morin, merci à lui et pour l’autre Picasso aussi).