Je n’y connais rien au Manga. Déjà quand Goldorak a commencé à être diffusé en France j’étais trop vieux pour regarder Récré A2. La toute première diffusion y a eu lieu le 3 juillet 1978 et j’avais bientôt 15 ans alors je suis passé complètement à côté, ça ne m’a pas touché. Mais dans la 2° partie des années 90, j’ai eu dans ma collection de films super 8 quelques épisodes de ce robot de l’espace venu d’Asie, et j’ai pu constater que ça faisait encore bien de l’effet à des gens pas beaucoup plus jeunes que moi, 2 ou 3 ans de différence et les références culturelles ne sont plus du tout les mêmes, ils étaient très enthousiastes à revoir Goldorak et j’en avais été très surpris!

Donc je n’y connais rien au mangas. Déjà c’est un peu flou pour moi de savoir si le manga en France vient avant tout ou exclusivement de la culture télévisuelle, des séries qui se sont succédées après Goldorak: Albator, Captain Flam, les chevaliers du Zodiaque et bien d’autres dont Candy qui s’adressait clairement aux filles et ça avait l’air très gentil, sans bagarres intersidérales…), qui se trouvaient aussi en super 8…
Mais ça doit quand même venir d’abord de l’édition papier tout ça, comme ça a été le cas pour les super héros américains (sur lesquels j’ai totalement fait l’impasse également). Qui est vrai pour les Simpsons aussi, que je connais beaucoup mieux mais surtout les épisodes animés diffusés à la télé. Ca commence toujours avec de l’encre et du papier, normalement, au Japon comme ailleurs, dans les années 60 j’imagine, ou un peu avant. Mais en quoi c’était nouveau et différent, c’est ça que je ne visualise pas bien mentalement. Dans le style des histoires que ça raconte ou plutôt dans le graphisme original, les grands yeux exorbités, les couleurs acidulées? Je n’arrive pas vraiment à distinguer un auteur d’un autre auteur. Ca m’a l’air très formaté, très codifié… Ca reste mystérieux.

D’après wikipédia, le manga remonte au moyen-âge car c’est simplement le mot japonais pour désigner la Bande dessinée en général, qui se traduit littéralement par « image dérisoire« , alors c’est large et très ouvert à tous les styles, en opposition à des pratiques plus nobles, affinées au fil des siècles et donc bien raffinées pour la peine…
Pour ce qui est de la France, wikipédia situe la naissance du genre dans la période 1990-1995, à la suite du succès d’Akira, le film, que Glénat commence alors à publier en épisodes et ce sera pour ce sous genre de l’édition graphique le début d’un succès qui deviendra de plus en plus dominant, en terme de chiffre d’affaire en tous cas d’après ce que j’ai pu entendre ces dernières années, notamment à l’occasion d’une opération financée par l’état suite au Covid pour soutenir les produits culturels et qui est majoritairement allé vers les mangas! Ya! Alors ça m’interroge quand même tout ça…
Ici orienté sur les débuts de l’édition des revues imprimées, qui restent très liées aux séries animées largement diffusées sur des chaines de télé de plus en plus nombreuses au fil des années, mais pas seulement, heureusement.
Le Cri Qui Tue est la plus ancienne publication en langue française consacrée au manga, qui a existé à partir de 1978, mais basée en Suisse, dirigée par un Japonais installé là-bas, Atoss Takemoto, éditée et diffusée par Kesselring, un éditeur alternatif qui a notamment publié un album de Crumb en 1975 et la collection Fume c’est du… (Caza, Taffin, Volny, Macedo…) à la même époque (75-76), qui étaient de l’underground assez classique de l’époque et c’est donc très rapidement à la suite que Kesselring s’ouvre au Manga et s’efforce d’en faire découvrir l’originalité, mais il n’y aura que 6 numéros, le dernier en mars 1981.



Sur le site Manga Sanctuary, il est écrit au sujet du Cri Qui Tue: « Le ton potache y est pourtant sympathique, les articles égrenés d’un numéro à l’autre sont toujours très instructifs et quel choix dans les mangakas! A l’époque inconnus en Europe: Yoshihiro Tatsumi, Takao Saito avec Golgo 13 (évidemment!), Shôtarô Ishinomori (le créateur de Cyborg 009) et rien moins que le Dieu du Manga Osamu Tezuka avec Demain les Oiseaux. Bref, une revue visionnaire pour les francophones à l’aube des années 80.»
Sur japon.canalblog, un article un peu plus détaillé rappelle que le premier numéro est paru un mois avant la première diffusion de Goldorak sur les antennes de l’ancêtre de France 2. Et signale aussi un antécédent de 1969, mais c’était une revue d’arts martiaux qui publiait quelques pages de BD.
Dans l’édito du premier numéro (en ligne sur ce site), une présentation de Golgo 13, « qui est une grande vedette japonaise… Le cynisme fait homme, le salopard intégral, celui qui pour de l’argent est prêt à tout… » mais aussi de l’humour, Tatsumi le désespéré, deux chapîtres du Système des super-Oiseaux de Osamu TesuKa, le père de la BD actuelle au Japon, deux histoires de SF, « un conte horrible en plein univers psychiatrique… » Egalement au sommaire de ce premier numéro, des critiques de BD et un article sur la BD au Japon, très intéressant…
Dans cet article, il est écrit qu’au Japon, le manga est une industrie qui a débuté dans les années 50 et qui diffuse certains titres à 1 500 000 exemplaires chaque semaine, destinés aux enfants, plutôt des garçons mais il existe aussi des titres spécialement conçus pour les jeunes filles, qui eux ont des tirages de l’ordre d’au minimum 500 000 exemplaires, quand même. Les publications pour adultes, érotiques ou pornos y foisonnent également. « Osamu Tezuka, l’auteur du conte philosophique des Super Oiseaux (ici déjà cité 2 fois) a employé jusqu’à 200 personnes pour en faire un dessin animé« . Dans le portrait de Atoss Takemoto publié dans ce n°1, celui-ci déclare « trouver la BD européenne trop chère et son vœu le plus cher est de mettre les œuvres de ses dessinateurs sous une forme telle qu’il pourra, alors abaisser le prix de vente au niveau du livre de poche… » (Pour essayer de se rapprocher des scores réalisés au Japon)
A noter que Le Cri Qui Tue est aussi le titre d’un film sorti en 1977 mais il n’y est pas spécialement fait référence dans la revue. Ce n’est même pas une animation et Le Cri Qui Tue est une revue de bande dessinée qui publie surtout des bandes dessinées et ne parle que de bandes dessinées.
Mangazone, la deuxième revue en français consacrée aux mangas est française. Ce nouveau titre ne démarrera que 10 ans plus tard, en septembre 1990 mais n’aura pas beaucoup plus de succès que son prédécesseur suisse. 8 numéros en 4 ans, tiré à 700 exemplaires et c’est il me semble putôt une revue qui propose des études sur le manga, ses auteurs, son histoire, ses vedettes mais c’est à vérifier… Edité par Scarce, qui a déjà sorti depuis 1983 une vingtaine de numéros consacrés aux Comics en provenance des USA et qui existe encore actuellement alors que la branche japonaise sera donc rapidement abandonnée.



Mangazone, sous-titré Le journal au parfum d’orient semble se limiter à la bande dessinée d’après ce qui est annoncé et présenté sur les couvertures, pas franchement spécialisé dans une thématique particulière: Héroïc Fantasy, SF du futur, érotisme soft, un dossier sur les robots, un autre sur les samouraïs du moyen âge, du contemporain urbain, du post apocalyptique… mais pas de série TV au programme.
En 1991, apparait AnimeLand, plus luxueux, mais lui catégoriquement spécialisé dans le cinéma d’animation asiatique, avec quelques pages pour la BD et qui se professionnalisera à partir de 1996 en devenant un mensuel diffusé en kiosque, jusqu’en 2013. Date à laquelle il devient bimestriel suite à son rachat et qui existe toujours de nos jours sous forme de mook (hybride entre magazine et book).

A noter que dans ce premier n°, c’est tout de suite la dimension industrielle de l’animation japonaise qui est mise en avant, et aussi que Moebius y est invité.
Tsunami, un autre titre dédié au manga démarre en juillet 1992 et durera jusqu’au n°8, en décembre 1993 pour sa première formule éditée par Durendal. Je n’en connais également que les couvertures mais sur celle du n°1, il est écrit en bien gros « toute l’actualité des mangas et de l’animation« . Avec une interview de Miyasaki dans le n°2 (lui je vois très bien de qui il s’agit!), Dragon Ball dans le n°4, (que je connais surtout de nom et de réputation), Toel le géant de l’animation dans le n°5… Très axé sur l’audio-visuel donc.


Puis une nouvelle version qui débute au n°9 avec reprise du titre par une boutique d’importation japonaise est désormais et définitivement axée sur les films d’animation et les séries diffusées à la télévision. Dans le même temps, en 1994, Tonkam (l’importateur japonais) se lance dans l’édition et devient rapidement le premier grand éditeur spécialisé en France.



En février 1993, à la suite du succès d’Akira, Glénat commence à publier les versions originales de la série Dragon Ball qui cartonne dans sa version animée et explose dans les produits dérivés… A partir de là, des éditeurs traditionnels s’y mettent aussi (Casterman, J’ai Lu…) et d’autres nouveaux éditeurs spécialisés apparaissent. L’industrie est en place! Comme Atoss Takemoto le responsable du Cri qui Tue en avait rêvé! Avec 15 ans d’avance.
Glénat lance sa revue dédiée aux mangas en juillet 1994, Kaméha, qui durera jusqu’en janvier 1998. C’est le premier magazine de prépublications de BD manga depuis Le Cri Qui Tue. Mangazone, AnimLand et Tsunami étaient davantage des revues sur les auteurs et leurs diverses productions, sans trop y publier de planches originales.



Mais si le succès est au rendez-vous, dans l’édition comme à la télévision, la colère gronde du côté des parents et des adultes en général qui trouvent que c’est trop violent pour les enfants (Faut-il brûler Dorothée? à la une de VSD en 1993). Mais comme les enfants trouvent ça très bien quand même, d’une part le business continuera à se développer tranquillement en se diversifiant et d’autre part les enfants devenus un peu plus grands vont entrer en résistance et se mettre à produire du fanzine de base pour défendre ce qui leur fait plaisir et qui les éclate bien. Les premières publications dédiées aux mangas étaient tirés en offset et soutenues par des éditeurs déjà en place (Kesselring, Scarce, Tonkam, Glénat…) alors ce n’était pas vraiment des fanzines de fans, mais plutôt des prozines à petit tirage (moins de 1000 exemplaires).
Un réseau des petits zines alternatifs dédiés au Mangas va donc se mettre en place à partir de la seconde moitié des années 90. Une courte page sur internet témoigne en ce sens: « Malgré le succès des animés venu du Japon, les fans n’ont d’abord droit qu’à des simili-mangas à base de capture d’écrans (Anime comics). Ils ne vont pas attendre que les médias s’intéressent sérieusement à leur passion. Ils ont soif d’informations et commencent à s’exprimer dans des titres qu’on n’a pas oublié. Ils y publient critiques, interviews, articles de fonds sérieux et bien informé. »



Du vrai fanzine de fans donc! Mais cette page semble datée dans le temps sans l’être précisément et les quelques cheap fanzines présentés le sont avec des images de formats très réduits. Animefan et l’effet Ripobe y sont cités en plus de ceux déjà mentionnés ici, qui datent de la première partie des années 90.
« … Ils élaborent leurs publications sur des feuilles A4, avec agrafes et photocopieuse pour une clientèle de copains de classe, d’amis ravis ou de familles enthousiastes. Grâce aux petites annonces, les plus audacieux toucheront d’avides lecteurs aux quatre coins de France. Les mangas amateurs se multiplient, plus ou moins à suivre et comme précise l’un d’eux, à parution aléatoire. C’est là que de jeunes artistes font leurs premières armes. Il y a de nombreux titres. Voici ceux retrouvés dans ma cave : Nekkyo, My city, shooting star, black and white galerie, SD comics, Every style, Free time, Galeries, Hotaru chan, My city, Prototype, Shooting star… »



Ce sont surtout ces titres que je serai bien curieux de voir. Savoir comment ils en parlent, ce qu’ils y trouvent, ce qu’ils et elles y mettent, les jeunes de la première génération à avoir grandi avec les mangas…



D’autres tentatives plus professionnelles mais indépendantes ont été proposées, toujours extrait de ce même petit site (le temps des fanzines): « En novembre 1995 paraît en kiosque le magazine de petit format: Yoko. Il se veut la bible des mangas et publie ce qu’il appelle déjà du « manga français » : Des histoires courtes de jeunes dessinateurs issus du fanzinat… Ce sympathique magazine mélange étrangement « grand public » et « érotisme » avec des bandes « coquines et allumées » Ce qui lui vaut certainement quelques avertissements, il finit par renoncer à l’érotisme, perd des lecteurs et disparaît… Début 1998, une nouvelle équipe tente d’en faire renaitre l’esprit dans un nouveau bimensuel “Top Manga“ qui disparaît rapidement.«

Un autre site, intitulé Petit Historique de l’Anime et du Manga en France – 1978 à 2003 donne d’autres informations, très orientées sur la diffusion des séries en France, sur les différentes chaines de télévision et rend compte de la montée en puissance du phénomène:
L’une des premières grosses conventions officielles, prévue initialement pour décembre 95 puis reportée à février 96 à cause de plusieurs grèves des transports, voit le jour : Planète Manga. Elle va connaître un succès tel que les guichets ont été fermés pendant près de trois heures pour des raisons de sécurité, attirant au passage pas moins de 40 000 visiteurs sur cinq jours. Les rumeurs disent que c’est un peu à cause de ce salon que le terme générique « manga » sera utilisé à tort pour désigner à la fois les anime et les BD japonaises, et que certains journalistes prononceront le mot manga au pluriel «mangasse»…
Ah, il n’y a pas que moi qui à avoir du mal à séparer la bande dessinée et les séries télévisées dans l’univers du manga, mais est-ce possible ?



Il faut d’ailleurs y ajouter les jeux vidéos qui se développent à grande vitesse à cette époque, ce dont témoigne Okaz, une revue de petites annonces gratuites dédiée à l’informatique, qui a démarré vers 1992, a rapidement changé de formule et qui affiche systématiquement du manga sur ses couvertures dès 1993 mais qui disparait au n°27 en juillet 95 pour fusionner avec Yoko en mai 1996 à l’occasion du n°5 qui augmente alors considérablement le nombre de ses pages, 324!

Brutalement, à partir de 1996, le marché de la japanimation s’effondre. De nombreux magazines lancés à la va-vite pour profiter du phénomène s’arrêtent au bout de leur cinquième ou sixième numéro (pour les plus chanceux) : qui se souvient de J.A.M, Nishi Paradise et autres Top Manga ?
Après l’explosion du genre dont la pointe semble donc se situer autour de 1995, petite traversée houleuse de la 2° partie des années 90. Mais les Pokémons débarquent en 1999, Princesse Mononoké est un gros succès critique et public dans les cinémas l’année suivante alors c’est reparti assez vite et encore plus fort. Toutes les chaines de télévision (et elles sont désormais assez nombreuses) diffusent des productions ou co-productions japonaises sans que personne ne trouve à s’en plaindre. Des quantités toujours plus importantes de films, séries, jeux vidéos, produits dérivés en tous genres et toujours plus de bandes dessinées imprimées sur du papier de plus ou moins bonne qualité, qui publient de jeunes auteurs, rendent hommage aux anciens et entretiennent la galaxie qui continuera à se développer paisiblement au XXI° siècle.
Vers la fin de l’article, il est écrit (et qui se situe entre 2001 et 2003): « Au niveau des mangas, c’est quasiment l’explosion, avec l’arrivée de plus d’une trentaine de nouveaux titres chaque année : à cette époque, la France est alors considérée comme étant le deuxième pays qui consomme le plus de mangas…«
C’est également durant cette période que la popularisation et le développement d’Internet explose, facilitant par la même occasion l’accès aux animes les plus récents avec l’arrivée en force des fansubs, et ce en parallèle avec le boom du marché du DVD : mais ça, c’est une autre histoire…
Mais pour conclure, revenons aux Fanzines. Dans PLG, classique fanzine de référence en matière bédéphile ouvert à toutes les tendances depuis le début des années 80, Mangazone y est chroniqué de 1990 à 1995 et Tsunami de 1992 à 1995.
« Au fil des numéros, Mangazone devient sans doute l’un des meilleurs ambassadeurs de la bande dessinée japonaise en France. Ce spécial samouraïs en est la preuve puisqu’il permet au lecteur néophyte de mieux comprendre la production pléthorique de ce pays et d’avoir envie de s’y plonger. »
« En cinq numéros, Tsunami est déjà parvenu à couvrir une bonne partie de l’impressionnante production de BD japonaises. Grâce à des articles variés et des dossiers très documentés, on se rend compte qu’un regard rapide sur cette production est plutôt trompeur, instructif. »
Les mangas alternatifs n’y apparaissent qu’à partir de 1998 avec Noname et Nekkyo:
« Le phénomène manga en France produit son lot de fanzines enthousiastes qui présente la particularité de proposer des bandes dessinées de jeunes dessinateurs (trices) français dans un style japonais. C’est assez étonnant et ça vaut le détour. »
Ultra Sushi et Tenshi No Te le seront en 2001 puis Seishin en 2002:
« Voilà l’exemple type du zine 100% féminin fortement inspiré par les mangas. » (Seishin) « Excellent zine 100% féminin réalisé par 2 soeurs, …, axé sur des bandes d’inspiration manga. » (Tenshi No Te)
Bon, voilà. J’y vois quand même un peu plus clair dans les grandes lignes et les conditions de l’apparition et de l’évolution du manga en France, et en Belgique j’imagine… Comme pour tout (le rock, le rap, la littérature, le sport et autres…) il y en a pour tous les goûts dans tous les styles, pour les petits enfants et pour les plus grands, pour les garçons et pour les filles (qui s’y sont installées bien davantage que dans le rock et le rap), et ça va du petit artisanat en solitaire sur une table à dessin jusqu’à la grosse industrie qui se divise elle-même en de multiples produits qui interagissent les uns avec les autres sans que l’on sache vraiment ce qui y est le plus important, du papier imprimé aux jeux vidéos en passant par les films au cinéma et en DVD, les séries en ligne ou à la télé classique et sur le câble, sans oublier les produits dérivés (jouets, fringues, alimentation…) qui tendent vers l’infini. La vie moderne normale quoi!
(Mais je préfère l’underground…)

Paris Match en janvier 1979, ça démarrait fort…